Benoît Piraudeau

Une autre saison

Aux tréfonds de l'oeuvre de Catherine Barthelemy, le regard d'un père officier de la Légion étrangère confondu dans celui du seul maître qu'elle eut jamais, une femme (Marinette Mathieu), réclame encore d'elle besogne et discipline ; leur nature, à présent morte, n'a pas déserté l'artiste. Au contraire. Mais la disparition des êtres chers éclaire maintenant sur d'autres pertes, aussi dramatiques, comme l'éducation au sensible dans une société déglinguée. L'artiste s'angoisse et l'hypersensible aussitôt se réfugie entre le choeur de ses Grands à elle (Rothko, Van Velde, Miro, etc.) et la nef remplie des souvenirs qui l'ont construite. Rien n'est fini. Un quart de siècle d'expositions, en France et à l'étranger, sont loin d'avoir épuisé l'expression de ce vers quoi elle avance, infatigablement, et qui nous intéresse : la recherche de l'équilibre.

Mélancolie transfrontalière

Après une année passée à produire cette exposition au Château, elle se dit "moins tourmentée" et s'illumine aisément car elle ressent pianissimo "une évolution dans [son] travail". Elle sourit d'ailleurs quand elle impute à l'âge ce changement de cap vers "une autre saison". Aux tempêtes hivernales de l'existence succède maintenant l'apaisement d'être "hors du temps".
Dans la solitude de son atelier, la musique jazz ne l'enjoint plus de "taper dans la matière", de faire exploser au regard de mille inconnus un noir d'outre-tombe au milieu de la toile ; à présent, elle écoute Schubert en boucle et devient l'illusoire duettiste de ses fantaisies musicales, elles-mêmes n'ayant pas assez de quatre mains pour retenir son pinceau à la mélancolie transfrontalière. De Chanceaux-sur-Choisille à la médina d'Essaouira, "la bien gardée", son esprit s'imprègne intensément de ses errances contemplatives, exaltantes. Absorbés, ces couchers de soleil ! Campagne indroiseRetournée, la couleur de cette terre ! Caressée, la blondeur du blé ! Le couteau en soliste, Catherine Barthelemy orchestre des rhapsodies de couleurs, aux empâtements mesurés, l'objectif fixé et la destination, pour elle et pour nous, inconnue. Le grand mystère.
Quand la petite et la grande musique s'arrêtent enfin, que les tubes sont éparpillés telles des douilles après une bataille savamment préparée, c'est sur un autre terrain d'exercice que l'emmènera sa chienne Havane. Dehors. Pour souffler. Ne plus penser cette fois, même au poil de l'animal fidèle rappelant la couleur du tabac, dont la vocation est, comme la vie, de se consumer lentement… Dernier coup d'oeil sur le tableau et cette certitude que l'huile encore fraîche saura conserver ses pensées, la porte une fois refermée derrière elle, et le foyer de la cheminée toujours incandescent.


— Benoît Piraudeau