Anna de Batz

Il y avait autrefois urgence, appel impérieux à occuper l'espace de la toile non pas comme une démonstration mais comme une nécessité vitale. L'artiste bataillait, imposait sa domination en apposant ses rouges claquants, ses couleurs fortes parfois sans ménagement, dans un ballet d'ocres et de noirs. Quelques petites masses colorées en suspens, quelques grandes griffures ne parvenaient pas toujours à adoucir la fermeture de l'espace.


Dans l'évolution d'un travail picutral, surviennenet des accidents infimes, des repentirs, des tentatives sans lendemain, des toiles bancales, là où se définit un rapport de vérité avec sa propre histoire picturale mais aussi avec l'histoire de la peinture.


C'est alors dans ces moments incertains que le recours aux recettes anciennes s'estompe et que s'allège le savoir-faire. L'air circule, la toile s'ouvre et renonce au petit jeu des formes, aux petites fictions superficielles : la composition s'épure, disparaît et accueille le rien qui n'est pas le vide. La toile se donne à nous, vidée de trop de propositions et ose enfin se dépouiller. Cet immense espace, cette respiration nous permettent d'approcher l'épaisseur du temps, enfin accepté dans sa lenteur et l'abandon qu'il exige. Le soi, les souvenirs, les sensations, - autant de couleurs apaisées, grisées, rosées, de camaïeux de bleus et de blancs - viennent là comme une palpitation ouverte dans la toile, avec une lumière née de la matière colorée, poreuse. C'est donc une acceptation de ce qui est révolte et dans le même temps la liberté de peindre qui s'affirme, guidée par le pinceau. La démonstration a quitté la place donnant sa chance à un peu plus d'intériorité, un peu plus de fluidité, des frémissements subtils, laissant la possibilité du rêve au regard. La légèreté de la touche, plus transparente s'allie à la profondeur et à davantage de mystère. C'est l'interruption de la poésie qui ne peut naître que la de la fragilité. De la peinture en somme.


— Anna de Batz