Jacques Body

Malheur aux tubes...

Malheur aux tubes écrabouillés, malheur aux pots entamés, malheurs aux couteaux, aux pinceaux, aux doigts, aux mains, aux habits, malheur au sol, malheur au plafond ! Et pire malheur à tout ce qui est plat et pâle, malheur à la toile blanche ! Panique chez les châssis petits et grands ! Le peintre arrive, la couleur va charger, gicler, s'étaler, tracer, patiner, sécher, craqueler, revenir, suinter, surcharger, bosseler, déchirer, percer, creuser.
Quelle couleur ? Peu importe quelle couleur... Une lointaine période crayeuse comme le champagne, dont le souvenir revient parfois dans des rêves de blancheur, des années plus bleues, d'autres (la plupart) solaires et fruitées, orange, cerise, grenade, prune, victoire de magenta, je m'appelle garance, vieux bordeaux, sang de taureau, qu'un rayon d'or pourfend comme taureau la muleta. En couleur, Barthelemy profère ses quatre volontés.
Pourquoi quatre ? Parce que l'énergie du coloriste se soumet à la fée souveraine, Catherine Barthélémy, grand architecte de cet univers. Pour elle, seule compte la composition, l'équilibre des espaces, des poussées et des intensités. Et donc elle revendique ses titres de noblesse par quatre côtés : ses points cardinaux. Quitte à jumeler les rectangles, quitte à faire un carré de carrés, elle joue des parallèles, des angles droits et de leurs symétriques, enchâsse des embrasures, déploie des sortes de drapeaux, de damiers dégradés, de tissus mal rayés, qu'elle recoupe d'un coup de diagonale, et dans cette géométrie déhanchée, sans cesse réinventée, elle incruste d'énigmatiques sigles, stigmates mystérieux ou hiéroglyphes inconnus.
Peinture abstraite ? Barthelemy ne veut pas nous prendre la tête. Pensive, elle l'est, mais penchée vers nous. Son abstraction vient de loin. Passée jadis par la figuration, elle en a extrait l'essence de toute peinture pour aboutir à une création purement picturale.
Sa rigueur est la plus concrète, palpable à l'oeil, écrite sur le béton brut de nos vies, sur la roche, sur la terre, sur le sable, sur l'argile, sur la boue. Sans bavardage ni anecdote, elle raconte sa propre genèse, elle invite à sa lecture et relecture. J'y lis des corridors, des cachots, des chausse-trapes, une meurtrière. Demain j'y verrai des fenêtres, des embrasures, des ouvertures, un rai de lumière. Plus tard, la terre vue du ciel. Et pour finir, la peinture déterminée d'un peintre déterminé. Très déterminé, jusqu'à trouver l'assise parfaite, spatiale et mentale, réversible.  Accrochez. Retournez. Le haut en bas, en large ou en long, une oeuvre de Catherine Barthélémy est toujours elle-même : volontaire et posée, franche et réservée, jubilatoire et sobre. Bonne pâte, ça non. Empâtée ? à Dieu ne plaise. Pensée dessinée, force domptée, sagesse acquise, jeunesse du coeur.


— Jacques Body