Marc Blanchet

Cathédrale de couleurs

Ce ne sont pas plus des abstractions qu’un champ de fleurs au printemps, l’ensemencement des couleurs au sein du rêve, le souffle de la matière parmi les irisations du soleil. Ce ne sont pas plus des abstractions que les blessures qui disparues continuent de nous hanter, les espoirs qui découvrent l’espace de leur accomplissement, l’apparition d’un désir enchantant la toile jusqu’à en devenir l’énigme. Ce ne sont pas plus des abstractions que le temps qui grandit en nous par l’étude et l’apprentissage, les fenêtres par lesquelles nous regardons passer les processions quotidiennes de la lumière l’union des formes, leur liquidité, leur lacération.
Des traces opaques s’imposent dans certaines parties de la toile : on croit chuter mais cette chute nous signe comme les témoins d’un espace dont les contrastes naissent pour accueillir la lumière.
Nous naissons tous avec l’espoir de nous connaître parmi les splendeurs de la nature. Catherine Barthelemy crée en reflet de cette aspiration : son travail s’est confondu avec le temps en un devoir. Devoir d’être au plus près des apparitions et des évanouissements de la lumière, devoir de dire la permanence des couleurs au beau milieu de nos souffrances.
Catherine Barthelemy donne forme à ce qui défait nos certitudes, prononce dans le silence du tableau une parole qui est celle de l’écoulement du temps parmi les noces de la matière et de la lumière. Équilibrées à leur origine par quelque nombre d’or qui ne veut résoudre aucune équation, et dont les couleurs vont effacer toute trace trop visible, ces toiles sont tantôt balafres pudiques tantôt icônes sans figure.
Peuplées de jaune, de rouge, d’ocre, de bleu, de noir et de vertige, elles sont les émanations de la haute féminité qui fait le monde.
Champ de fleurs mais fleurs entre vie et mort, couleurs mais couleurs entre vérité et disparition, surgissements entre mémoire et désir. L’atelier du peintre est le miroir de ce travail. La peinture aux élans maîtrisés sur le tableau est en ce lieu par ses éclats sur le sol comme l’argile au pied de la sculpture : il a fallu étreindre, en devenir les forces pour que cette union inscrive son souvenir sur la toile.
La demeure se change alors en cathédrale. Les couleurs dans leur profusion créent des voûtes sous lesquelles le regard de l’amateur se promène, recueilli devant telle composition, aimanté par tel triptyque démembré qui attend l’affichage de sa gloire à un mur.
Au détour d’un couloir un tableau se découvre comme le regard discret de l’alchimiste dans la pierre d’une église. Il ne peut en être autrement dans le lieu plus commun de toute exposition. Les peintures d’elles-mêmes multiplient ce foisonnement de secrets et d’étonnements qui n’est pas autre chose que l’expérience du peintre devant la couleur et l’enrichissement de notre regard. Ces objets d’admiration procèdent cependant d’un art de la répétition qu’il nous faut approfondir. Quelle est cette obsession à l'œuvre qui surgit en chacune de ces toiles ? Est-ce seulement la répétition de ces formes noires, sombres, têtues, qui viennent s’inscrire parmi ces équilibres jamais didactiques de couleurs ? Est-ce l’absence de titre aux toiles qui témoignent d’une œuvre continue, d’un continuum qu’aucune nomination ne peut apaiser ?
Est-ce la somme de toutes ces toiles peintes depuis tant d’années que ces mêmes formes noires viennent diviser dans leur nombre pour dire une unité perdue qui est celle de l’errance de nos vies à la rencontre d’une Parole ? Aucune vérité ne cherche ici à être affirmée. Si vérité il y a, elle cherche juste à faire entendre son intimité, partager le silence de sa langue, nous convier à rien d’autre qu’une admiration.
Nous voici devant des peintures et c’est curieusement le monde qui se rappelle à nous. "Je suis cette profusion de couleurs venues s’harmoniser ici" semble t-il dire. Je suis venu pour ce déploiement. Voyez combien d’éclatements me menacent, comme je suis l’héritage d’une dispersion.
Nous pouvons lui prêter ces quelques mots. Guère plus. Le silence englobe la Parole : nous ne faisons que supposer. Les tableaux de Catherine Barthelemy nous rassemblent pour que nous puissions nous réinventer à travers eux.
Il y a dans ce travail l’humilité d’un artisan. Nul besoin donner un nom à la chose que l’on construit sans cesse.
Pas d’autre vérité que ces avalanches de couleurs davantage suspendues dans le temps que dans l’espace.
Cette lumière est née de ciels jamais apaisés : c’est pourtant dans leur bonté que nous sombrons. Leur violence est nôtre, comme l’est celle avec laquelle nous ne voulons pas blesser autrui.
La peinture de Catherine Barthelemy est dans cette tension contenue et retenue blessure que le temps désire consoler et qu’une science des couleurs révèle jusqu’à l’atteinte d’une altérité salvatrice.


— Marc Blanchet