Philippe Le Leyzour

Si la couleur est aussi puissante dans l’œuvre de Catherine Barthelemy, elle ne tire pas son pouvoir de la séduction ni du sortilège mais plutôt de sa capacité à servir un rythme, une construction et un équilibre.
Lignes, frontières, marges, confins, seuils, bien sûr. Mais la savante pondération, la subtile balance des volumes n’occultent pas la belle matière frémissante de la peinture exhibant ses empâtements, ses épaisseurs, ses caillots, striée parfois de scarifications qui en soulignent la mystérieuse infranchissabilité.
Rien ne se laisse deviner en effet des espaces ainsi ouverts, aussitôt refermés par l’impassibilité d’un équilibre absolu que ne trouble aucun renversement. Si la fréquente double signature incite à ne pas se satisfaire d’un ordre convenu, l’invitation est pernicieuse : la toile retournée, un autre équilibre s’impose, comme une satisfaction mentale, la réitération d’un accomplissement mais aussi, simultanément, comme un obstacle définitif, récusant la fragilité imaginaire du tableau.
D’une certaine façon, l’œuvre amorce alors avec le spectateur un rapport de force dont elle sort toujours victorieuse, interdisant toute dérobade. Quelles que soient la violence, voire la stridence des rouges, des jaunes, l’insolence radieuse des mauves, l’architecture de la toile résiste. Mieux, elle tire sa force de toutes ces fulgurances maîtrisées, en provoque même les coruscantes harmonies pour affirmer son intangible souveraineté. Foncièrement ambivalentes, les formes elles-mêmes, remarquablement intégrées dans un "tout ensemble" que l’intentionnalité domine, sont aussi des blessures ouvertes, que la conscience et le regard apaisent et cicatrisent.
ans doute, la tension jamais résolue entre l’indécence de la couleur – de la douleur – épaisse et grasse, et la royauté du nombre explique-t-elle en partie la fascination exercée par un travail persistant et incisif comme un combat.
Il n’est pas très surprenant que les éclats en soient mieux perceptibles sur les larges champs de toile des grands formats, à la mesure de cette dialectique vitale, où la pétulance le dispute à l’austérité.
Fortes, investies d’une autorité apparemment péremptoire, les toiles de Catherine Barthelemy sont aussi l’œuvre de l’artiste qui a "man que trema" (Dante, cité par Henri Maldiney). Dans cet incessant travail d’ouverture et de clôture contre laquelle viennent battre les forces palpitantes de l’intime, la peinture s’inscrit comme l’exercice de l’humain, érigeant sous les assauts des demi-habiles les flottantes murailles du questionnement.


— Philippe Le Leyzour